Il n’est sans nul doute que les juifs marocains installés en Israël demeurent la communauté qui conserve le plus un lien indéfectible avec son pays d’origine. Que ce soit le caftan, le chant , le couscous, le thé ou encore la darija, les juifs marocains ont toujours su garder leur spécificité maghrébine et marocaine du fait de 2000 ans de présence juive au Maroc.

En 1860, Moise Montefiore visite le Maroc dans le but d’améliorer la situation des juifs marocains, et deux ans après sa vite, « l’alliance israélite universelle » école à destination des juifs marocains voit le jour à Tétouan et dispense un enseignement conforme aux mœurs françaises à ces derniers.  C’est ainsi que pendant les premières années du protectorat français sur le royaume, les juifs marocains diplômés de l’alliance étaient la composante majeure du corps administratif de l’époque.

Les événements qui se déroulaient en Europe eurent un fort écho au Maroc, constituant de ce fait un terreau favorable à l’émergence de la philosophie sioniste au royaume. Après la première guerre mondiale, l’activité de la mouvance sioniste s’est intensifiée et est entrée dans une nouvelle phase avec l’arrivée du polonais Jonathan Thursz à Casablanca en 1923. Ce dernier fut entre autres à l’origine de la création du magasine « l’avenir illustré » en 1926. La présence et l’activité de Thursz furent fortement contestées par le résident général Lyautey, mais le départ de ce dernier en 1925 et son remplacement par Théodore Steeg a énormément  favorisé l’activité sioniste au sein du royaume. Celle-ci rencontrera une opposition de la part de la classe musulmane incarnée notamment par le sultan Mohamed V. Deux journaux nationaux de l’époque, « L’action du peuple » et « Jeunes maghrébins » menèrent également une campagne contre l’activité sioniste au  Maroc.

En 1946, le congrès régional du sionisme se réunit à Casablanca  et soutient la mise en place d’un Etat juif  comme le rapporta dès lors le magazine « Noar », relais de l’activité sioniste au Maroc. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, l’activité sioniste a eu pour but de préparer la jeunesse juive marocaine à participer à la mise en place d’une entité sioniste. Selon les retours de plusieurs juifs marocains, un véritable lavage de cerveau était dispensé pour favoriser le départ de ces derniers. L’illusion d’un désert à faire revivre par les juifs du monde entier était l’image dispensée par excellence. Les populations ayant uniquement reçu une éducation religieuse étaient à même d’êtres les plus influençables. Dans les petites villes, on jouait sur des valeurs religieuses telles que la nécessité de réunir tous les juifs à Jérusalem et  dans les grandes villes, l’assimilation à une culture autre que celles des séfarades par les colons français était mise en avant pour convaincre les juifs à quitter leur pays. Toujours dans cette optique, le Mossad mit en place en 1949 l’organisation CADIMA.

Pendant les négociations d’indépendance d’Aix-les-Bains de 1955, il était nécessaire pour les partis politiques nationaux d’exprimer de manière expresse et directe leurs positions vis-à-vis des juifs au sein du Maroc nouvellement indépendant. A ce titre, Abderrahim Bouabid, membre du parti de l’Istiqlal a dans un article publié au sein du journal « Jewish observer »,  mentionné que les juifs marocains avaient les mêmes droits politiques que leurs compatriotes de confession musulmane.

Au lendemain de l’indépendance, dans un contexte d’arabisation de l’administration marocaine et de coupure des correspondances postales et téléphoniques entre le Maroc et Israël, l’entité sioniste n’a cessé d’encourager l’immigration allant même jusqu’à proposer de couvrir tous les frais de l’alya pour ceux qui étaient désireux de partir. Dans une démarche similaire, Israël demande au Mossad de constituer une unité spéciale pour protéger les juifs marocains dès 1955. Après plusieurs mois d’activité, cette unité fait remonter à sa hiérarchie un rapport mentionnant l’absence de menaces à l’égard des juifs marocains et l’absence de la nécessité de leur présence au Maroc, soulignant même que les juifs marocains vivaient un « âge d’or ». Le Mossad a alors entamé des opérations d’exfiltrations secrètes de familles juives en ayant la certitude qu’une catastrophe allait finir par arriver tôt ou tard.  Or il s’est avéré que de 1956 au départ des juifs marocains à la veille de la guerre des six jours, aucune attaque contre ceux-ci n’a été à déplorer.

On peut dire que l’alya des juifs marocains s’est déroulée en trois phases. La première se situe entre 1948 et 1956 où 90.000 juifs ont immigré en Israël. La seconde a lieu de 1957 au 28 novembre  1961, période marquée par l’immigration clandestine durant laquelle 25.000 juifs marocains ont quitté leur mère-patrie. Il est à souligner que l’émigration est restée clandestine jusqu’à la tragédie du naufrage d’Egoz au large des côtes marocaines en 1961 où 44 personnes perdirent la vie en raison de l’insalubrité du navire combinée aux mauvaises conditions météorologiques. Golda Meir, ministre israélienne des affaires étrangères de l’époque, lors d’une réunion à Jérusalem se mit d’accord avec d’autres protagonistes pour  planifier des troubles au Maroc  afin de forcer la main aux autorités pour laisser les juifs du Maroc partir de manière légale. Ahmed Balafrej, ministre des affaires étrangères signa un accord secret avec des organisations juives américaines afin de permettre aux juifs marocains d’émigrer de manière légale en échange d’aides alimentaires de la part du pays de l’oncle Sam.La troisième phase quant à elle prit place avec l’opération Yakhin du 28 novembre 1961. A la fin de l’année 1966, 70.000  juifs marocains auraient donc quitté le Maroc pour s’installer en Israël.

Les juifs marocains qui sont restés au sein du royaume sont au nombre de 5000 et vivent pour la plus part à Casablanca. A ce jour, ils jouissent de leurs droits constitutionnels et sont présents à l’instar de leurs compatriotes musulmans dans tous les domaines de la vie marocaine. Par ailleurs, la communauté juive du Maroc a inauguré un musée du judaïsme marocain à Casablanca en 1997 afin de conserver et de faire vive cette composante essentielle du patrimoine marocain. Notons que ce musée représente une exception à l’échelle du monde arabe, dans la mesure où aucun autre pays ne dispose sur son territoire d’un musée équivalent.

Les juifs marocains  se sont vite retrouvés confrontés à la dure réalité de l’utopie véhiculée par les médias ashkénazes à la veille de leur départ. Les séfarades étaient en effet pointés du doigt, et du fait de leurs origines maghrébines, leur fidélité à l’entité sioniste n’a cessé d’être remise en cause.

Face au racisme, certains ont fait le choix de changer leur nom de famille  pour un nom à consonance ashkénaze, mais d’autres ont fait le choix de rester fidèles à leurs origines et de se battre contre les discriminations. C’est ainsi que l’intifada de Wadi Salib à Jaffa en 1959 a vu le jour. A l’origine de ces manifestations,  le marocain David Ben Harouch fondateur du mouvement « les panthères noires », durant lesquelles il brandit le t-shirt ensanglanté d’un marocain abattu par les forces de police israéliennes et écrit avec le sang de ce dernier une pancarte scandant « Rapatriez-nous au Maroc » à destination du roi Mohamed V.  En écho aux manifestations de Jaffa, un article de Allal El Fassi est publié dans le journal « Al alam » à travers lequel  il dénonce le racisme et la situation déplorable des juifs marocains en Israël. A l’aube des années 1970, Israël va faire face à l’une des plus grandes menaces sociétales incarnée par le mouvement des « panthères noires ». En 1972, à la frontière entre Jérusalem est et Jérusalem ouest, les juifs marocains manifestent pour l’éducation, le travail, et les droits sociaux.

Conscient du potentiel électoral au sein de la communauté juive marocaine, le Likoud, parti de la droite israélienne mené par Begin ouvre la porte à celle-ci en adoptant leurs causes. En 1977,  Begin gagne les élections face à Ben Gourion et mène les marocains pour la première fois au sein du parlement israélien.

Malgré la surreprésentation des juifs marocains en politique à l’heure actuelle, il n’empêche que leur situation reste moins avantageuse que celle des ashkénazes, favorisant de ce fait une ré-émergence de l’identité marocaine au sein des deuxième et troisième générations de juifs marocains nés en Israël.

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