La Mamounia et la vente des bijoux de famille

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La main publique offrant le joyau qu'est la Mamounia

Après l’annonce par le ministre de l’Économie et le gouverneur de la banque centrale marocaine par une lettre au FMI du plan de privatisation 2019-2024 qui compte déjà dans sa liste Maroc Télécom, Mustapha El Khalf porte-parole du gouvernement a à son tour précisé en novembre 2018 que le palace la Mamounia fera partie du plan de privatisation. Il faut d’abord mettre en contexte ce que représente la Mamounia pour se rendre compte de l’erreur qu’on est sur le point de faire pour honorer des engagements de court terme.

L’emplacement actuel de la Mamounia à Marrakech, c’est-à-dire non loin du quartier du Mechouar kasbah et du Mellah, a d’abord été le jardin du sultan Mohammed ben Abdellah, qui l’a offert à son fils Mamoun, le nom du futur hôtel prendra le patronyme féminin de ce prince. Mais il faut attendre le début des années vingt pour que l’idée d’un hôtel germe. C’est à l’initiative de l’ONCF (Office national des chemins de fer) que les architectes Prost et Marchisio, ainsi que le maître d’ouvrage Majorelle s’hâtent à la construction de ce lieu mythique, qui ouvrit en 1925. À la sortie du protectorat en 1956, ce palace qui a déjà accueilli des grands noms comme le pianiste Maurice Ravel, se veut le fer de lance de la politique d’ouverture au tourisme du Royaume. L’hôtel est rénové à de plusieurs reprises, sous l’impulsion d’Hassan II dans les années soixante-dix, et sous l’impulsion de Mohammed VI de 2006 à 2009 où l’hôtel sera fermé, cette dernière rénovation a coûté cent millions d’euros de deniers publics. Aujourd’hui, la Mamounia est un hôtel 5 étoiles avec quatre restaurants, faisant partie du consortium d’hôtel de luxe The Leading Hotels of the World, il a même été élu par le magazine Conde Nast Traveler Us meilleur hôtel du monde.

Après avoir mis en perspective la symbolique que peut représenter la Mamounia, et l’entièreté du financement public qui lui a permis de se placer comme un endroit incontournable et rémunérateur du tourisme mondial, on est en droit de se demander quel est le réel objectif des puissances publiques quant à la vente du palace.

Le gouvernement donne d’abord une réponse officielle, qui est celle du déficit budgétaire qu’il faut réduire. En effet, le déficit budgétaire 2019 sera selon les projections officielles de 4,5 % du PIB, mais le plan de privatisation ramènera ce déficit à 3,6 %. Dans cette équation, la Mamounia peut rapporter environ 6 milliards de dirhams, cette vente pourra donc renflouer les fonds de l’ONCF (établissement public), qui détient 65 % du palace, ainsi que de la ville de Marrakech et de la caisse des dépôts.

Donc cette privatisation semble une bonne idée à première vue, mais comme toute privatisation tout dépend à qui on vend l’établissement. Si c’est à l’étranger, notre indépendance et notre prestige en seront qu’impactés ; de plus le gouvernement a prévenu que « la Mamounia restera marocaine ». Alors il faut la vendre à des Marocains, et dans ce cas l’OCP (l’Office chérifien des phosphates) semble en bonne position, ce qui semble être la meilleure idée, car l’OCP bien qu’elle soit une SA (société anonyme) depuis 2008, elle est détenue à 95 % par l’État. La Mamounia resterait donc sous le giron du Royaume chérifien, mais jusqu’à quand.

En effet, la dette publique extérieure marocaine s’élève à un taux de 29,2 % du PIB en 2018, ce qui est plutôt positif. Cependant c’est un chiffre à mettre en perspective par rapport à la capacité de remboursement en devise étrangère du royaume, qui est de ce côté plus négatif et fragile. Cette situation est due à une balance commerciale en défaveur du Maroc, et des transferts des MRE qui diminue et vont diminuer dans les années à venir. Le Haut-Commissariat au Plan n’est pas non plus rassurant en réduisant les prévisions de croissance pour l’année 2019, il pointe également la dépendance au secteur agricole qui fluctue selon le climat et dont le royaume n’arrive pas à se libérer depuis la fin du protectorat, et enfin le secteur de l’industrie qui peine à s’installer dans le paysage économique marocain, le Haut-Commissariat prévient que l’industrie automobile ne suffira pas à combler ce manque.

Ce plan de privatisation ne profite donc d’aucune vision à long terme pour les Marocains, car à la moindre instabilité du Royaume, pour rétablir le calme le gouvernement n’hésitera pas à vendre dans les actifs de l’OCP, et cette fois il sera difficile d’empêcher que la Mamounia tombe sous drapeau étranger.

Mais alors quelles raisons poussent les dirigeants politiques à prendre cette décision. Il me semble qu’il faut s’intéresser à la chronologie et à la façon dont les événements se sont passés pour comprendre. Tout d’abord le gouvernement annonce ce plan dans une lettre au FMI aux environs du mois de novembre 2018, et seulement un mois après, le 17 décembre 2018, le FMI annonce l’octroi d’une LPL (ligne de précaution et de liquidités) de 2,97 milliards de dollars, qui se compose essentiellement de prêt. La décision de privatiser serait donc une réponse à des demandes du Fonds monétaire internationale qui conseille ou plutôt dicte les actions économiques de l’État marocain depuis la crise des années soixante-dix.

Les actions des pouvoirs publics semblent claires, vendre pour pouvoir emprunter et ainsi de suite. Et de par l’érosion du patrimoine nationale, l’indépendance et la souveraineté s’évaporent

On ne vend pas les bijoux de famille pour combler l’incompétence de ceux qui décident ; ce n’est pas un déficit budgétaire, mais un déficit de lucidité sur la viabilité, la pertinence de cette décision pour le pays et pour les Marocains, mais grand bien nous fasse d’ici là ils ne seront plus aux commandes étatiques.

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