Aïcha Kandicha, la femme maudite par l’histoire

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Sous Copyright : Chaima Ghannam / https://www.instagram.com/misha.illustration/

Je me rappelle bien, au collège, on avait entamé un jour un sujet à propos de “Kandisha”, cette femme maudite, ou même comme ils le disent un “Djin”, on avait toujours eu cette frayeur juste en nommant ce personnage, de savoir quand réalité, ce n’est pas le cas. On faisait effrayer les filles dans les toilettes, on leur disant que Kandisha va venir les prendre et les obséder.

Contrairement à ce que les gens pensent, en réalité, Le mot kandicha viendrait de l’espagnol contessa. C’est une figure féminine qui a traversé l’histoire culturelle du Maghreb, elle a marqué son époque par sa personnalité extraordinaire et ses actes fabuleux au point d’en devenir une mythe par le symbole qu’elle transmet.

De l’histoire à la légende

Aïcha Kandicha, que l’on retrouve au Maroc et dans l’Ouest de l’Algérie, est connue sous différentes appellations : Aïcha Quendicha (Kendicha), Lalla Aïcha, Aïcha Soudaniyya, Aïcha l’gnaouia, Aïcha la contessa. Ces différents surnoms soulignent les diverses origines. Il s’agirait d’une personnage semi-légendaire, une femme d’une beauté incomparable dont l’origine est multiple (berbère, portugaise et soudanaise), vêtue de belles étoffes dissimulant ses seins pendants et ses pieds de chameau, de chèvre ou de mule.

Originaire d’El Jadida, elle aurait, au xvie siècle, contribué à combattre les envahisseurs portugais. Sa technique consistait à utiliser ses charmes pour attirer les soldats qui étaient ensuite tués par ses complices. Les colonisateurs, pour la punir, auraient exécuté toute sa famille ainsi que son fiancé. Choquée, la jeune femme serait devenue folle et aurait erré dans la forêt. Le bruit courut auprès des populations locales qu’elle s’attaquait aux jeunes gens pour les dévorer.

Cette différente version a laissé des traces dans les mémoires collectives et a stéréotypé l’image de cette femme. Aïcha demeure avec l’image trouble d’un être variant de l’humain à l’animal et tentant de séduire pour mieux détruire. On l’évoque, de nos jours encore, pour faire peur aux enfants. Souvent décrite comme attaquant les voyageurs égarés ou détournant les hommes de leurs épouses, elle correspond à la fois à la femme fatale qui encourage les fantasmes masculins mais également à la mère phallique, ce qui relance les fantasmes féminins.Le côté sexuel contribue à accentuer le caractère obscur de cette femme. Cependant, bien qu’elle soit très crainte, elle apparaît parfois comme protectrice.

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Pourquoi le mythe a-t-il été négatif pour Aïcha Kandicha ?

Pour essayer de comprendre cette différence de traitement, nous pouvons nous reporter au dernier épisode de sa vie supposée. Aïcha Kandicha, à la perte de son fiancé et peut-être de sa famille (selon la version), s’est retournée contre les siens et a commencé à s’attaquer à eux. Apparemment déconsidérée par ses actes, elle serait alors apparue comme un danger aux yeux de ses partisans. Elle représentait, pour tous, la femme tentatrice qui attire les hommes et les dévore. Ainsi, seul un pan de l’histoire est resté dans les mémoires, ce qui a créé une image différente de cette femme qui, pourtant, s’est opposée aux envahisseurs.

Aîcha, quant à elle, jouit d’un nom mythique capable à lui seul de créer un personnage qui réveille tout l’imaginaire marocain et parfois maghrébin. De nombreux écrivains évoquent ce nom qui crée un monde magique, particulier, parfois angoissant.

Annie Devergnas-Dieumegard, dans son étude du monde végétal, animal et magique dans la littérature marocaine relève les romans marocains qui font appel à ce personnage mythique dans leur narration. Nous nous pencherons plus particulièrement sur le roman de Tahar Ben Jelloun, Harrouda. Dans ce premier roman, l’auteur marocain a introduit cette figure féminine mythique et particulièrement caractéristique du Maroc grâce au personnage d’Harrouda. Bien qu’il la nomme ainsi, le nom de Kandicha est également inséré dans la narration :

Harrouda est protéiforme, oscillant entre la figure de la mère et de la prostituée, entre la prêtresse et le démon. Cette femme est à la fois la prostituée qui incarne l’interdit et la femme surnaturelle qui fait naître tous les fantasmes et apparaît comme un danger. Comme Kandicha, elle est associée au monde de la nuit et de la sexualité. Tahar Ben Jelloun fait d’elle l’incarnation des fantasmes enfantins, puisqu’elle symbolise la femme par qui tout est possible.

T. Ben Jelloun, Harrouda, Denoël, 1973, p. 171.

Le caractère magique et surnaturel d’Harrouda est, naturellement, emprunté à Kandicha. Ce personnage non conformiste permet d’aborder les questions taboues telles que le corps, le sexe, la femme. Elle permet de créer un monde à part, au-delà de ce qui est connu.

Aîcha, dont le mythe est principalement populaire et dont l’histoire a été transmise par les contes et l’oralité, a inspiré d’autres expressions artistiques telles que le cinéma ou la musique. Comme en littérature, au cinéma, Aïcha Kandicha est une figure qui apparaît en filigrane pour souligner le mystère, la magie, le surnaturel. Elle joue un rôle central dans deux films récents : Elle d’Ibrahim Chakiri (2006) et Kandisha de Jérôme Cohen-Olivar (2010).

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Dans Elle, le personnage principal rencontre une inconnue qui va entrer dans sa vie pour le persécuter. En essayant de déterminer qui est cette femme, tout l’amène à reconnaître en elle la Kandicha. Le deuxième film pose la question de l’existence véritable de cette femme : une femme, accusée du meurtre de son mari qui la violentait, dit avoir été vengée par Aïcha Kandicha. L’avocate qui la défend doit se faire une idée sur la question. Ces deux films permettent de cerner les deux grandes questions que suscite ce personnage mythique : a-t-elle existé ? A-t-elle eu pour rôle de persécuter les hommes afin de les rendre fous ? Les Gnawas rendent également hommage musicalement à Aïcha Kandicha de plus en plus ouvertement par des évocations. Nous citerons par exemple une chanson interprétée par Hamid el Kasri. Jil Jillala, le célèbre groupe musical marocain des années 1970, lui a également consacré une chanson intitulée « Lalla Aïcha ».

Toutes ces traces de ce personnage mythique dans différentes expressions artistiques montrent l’attachement des populations à des figures féminines qui font désormais partie de la mémoire collective et qui continuent de la nourrir. Bien qu’elle soit très proches à l’origine, du fait de ses actes historique, elle reste un personnage tabou, maudit par l’histoire et dans la mémoire collective.

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